Le vivant comme système dynamique 
Comprendre le vivant conduit progressivement à dépasser une représentation dans laquelle chaque fonction pourrait être isolée du reste de l'organisme. Les systèmes biologiques sont constitués d'éléments interdépendants qui communiquent, s'influencent et se réorganisent en permanence.
Les systèmes complexes adaptatifs constituent aujourd'hui un cadre permettant de décrire certains de ces phénomènes. Un organisme peut ainsi être envisagé comme un ensemble ouvert, composé de multiples sous-systèmes en interaction : systèmes nerveux, immunitaire, endocrinien, métabolique et vasculaire, entre autres.
Ces interactions ne suivent pas toujours une relation simple entre une cause et un effet. Elles font intervenir des boucles de rétroaction, des phénomènes de régulation et des réponses qui dépendent de l'état global du système et de son environnement.
La stabilité biologique n'est donc pas nécessairement une immobilité. Elle peut correspondre à une dynamique continuellement ajustée, dans laquelle l'organisme conserve certaines fonctions tout en modifiant en permanence ses modalités d'adaptation.
Une conception qui fait écho à la totalité symptomatique
Cette manière de considérer le vivant présente une proximité conceptuelle avec certains aspects de la pensée homéopathique classique.
Selon l'Organon, 6e édition, l'observation homéopathique ne consiste pas à considérer séparément chaque manifestation. Elle cherche à réunir les éléments caractéristiques permettant de représenter l'individualité du sujet dans sa totalité.
La totalité symptomatique ne doit toutefois pas être confondue avec une théorie scientifique des systèmes complexes. Il s'agit de deux cadres de pensée différents. Le rapprochement peut être intéressant parce qu'ils accordent tous deux une importance particulière aux relations entre les manifestations plutôt qu'à leur seule juxtaposition.
Dans la pratique homéopathique, un symptôme n'est donc pas seulement retenu pour son existence. Sa modalité, ses circonstances, ses concomitants et sa place dans l'ensemble observé peuvent modifier considérablement sa valeur dans la répertorisation.
C'est cette organisation de l'information qui donne à la totalité symptomatique son intérêt pour la recherche du similimum.
Énergie vitale : un concept propre à la pensée homéopathique
La notion d'énergie vitale occupe une place centrale dans la conception hahnemannienne du vivant. Elle appartient au cadre théorique de l'homéopathie et ne doit pas être assimilée directement à une notion contemporaine de l'énergie au sens physique.
De la même manière, il serait réducteur de traduire automatiquement l'énergie vitale par des notions telles que l'information biologique, les réseaux neuronaux ou la régulation immunitaire.
Ces rapprochements peuvent constituer des pistes de réflexion, mais ils ne sont pas des équivalences scientifiques établies.
Cette distinction est importante. Elle permet de faire dialoguer des concepts issus de traditions différentes sans transformer une analogie en démonstration.
Quand une très faible quantité produit-elle un effet inattendu ?
La question des effets observés à très faibles doses constitue un autre point de réflexion.
Les travaux du professeur Christian Doutremepuich et de ses collaborateurs, réalisés au laboratoire d'hématologie de la Faculté de Pharmacie de Bordeaux, ont étudié depuis les années 1980 les effets de très faibles doses d'acide acétylsalicylique, désignées dans leurs publications par l'expression ultra-low doses.
Une première série de travaux publiée en 1987 rapportait des modifications de l'agrégation plaquettaire et du temps de saignement chez des volontaires après administration de très faibles doses d'acide acétylsalicylique. Voir l'étude publiée en 1987 sur l'agrégation plaquettaire. Une autre étude publiée la même année portait sur le temps de saignement chez des sujets sains. Voir l'étude publiée en 1987 sur le temps de saignement.
Des travaux expérimentaux ultérieurs chez le rat ont rapporté, dans certains modèles, un effet prothrombotique après administration d'ultra-faibles doses d'aspirine. Une étude publiée en 1994 a notamment étudié ces effets dans un modèle de thrombose induite par laser. Voir l'étude de 1994.
Des recherches ultérieures ont également exploré les voies de la cyclo-oxygénase. Dans un modèle de thrombose induite chez le rat, l'effet prothrombotique associé à l'ultra-faible dose d'aspirine était observé après inhibition de COX-1, mais pas après inhibition sélective de COX-2, ce qui a conduit les auteurs à proposer l'implication de cette dernière voie. Voir l'étude consacrée aux voies COX-1 et COX-2.
Une revue publiée en 2019 par des chercheurs ayant participé à cette série de travaux rapporte notamment des observations concernant l'aspirine à 15 CH et décrit un effet prothrombotique dans les modèles humains et animaux étudiés. Les auteurs y proposent une implication de la voie COX-2 et soulignent la nécessité de poursuivre les recherches. Voir la revue de 2019.
De l'observation expérimentale à l'hypothèse homéopathique
Pour la pensée homéopathique, l'intérêt de ces travaux tient notamment au caractère singulier de l'observation rapportée : une même substance peut être associée à des effets différents selon les conditions expérimentales et la quantité administrée.
Cette observation peut naturellement évoquer le principe de similitude. Une substance capable de provoquer certaines manifestations à une dose donnée pourrait, selon la conception homéopathique, être utilisée sous une forme fortement diluée dans une démarche fondée sur la similitude.
Mais cette interprétation doit rester présentée comme telle. Une observation expérimentale concernant une ultra-faible dose d'aspirine ne constitue pas une démonstration générale du principe de similitude.
Elle ne permet pas davantage d'établir que l'eau conserverait nécessairement une « mémoire » des propriétés de la substance initiale.
La question de l'information
C'est ici que la notion d'information devient particulièrement intéressante, mais aussi particulièrement délicate.
Dans les systèmes biologiques, l'information ne se réduit pas à une quantité de matière. Les cellules répondent à des signaux, les réseaux biologiques modifient leur comportement selon leur état antérieur et certaines interactions peuvent produire des effets différents selon le contexte dans lequel elles apparaissent.
Cette réalité scientifique permet de comprendre pourquoi la biologie contemporaine s'intéresse aux réseaux, aux interactions et aux phénomènes émergents.
Elle ne permet cependant pas d'en déduire que les dilutions homéopathiques transmettent une information spécifique au système vivant. Cette proposition appartient encore au domaine des hypothèses et des modèles proposés pour tenter de comprendre la dynamisation et les hautes dilutions.
La notion de « mémoire de l'eau » constitue précisément l'une des hypothèses avancées dans certaines discussions sur les hautes dilutions. Elle ne doit toutefois pas être présentée comme une propriété établie de l'eau permettant d'expliquer le fonctionnement de l'homéopathie.
Complexité du vivant : une analogie, pas une preuve
La théorie des systèmes complexes offre donc un langage particulièrement intéressant pour réfléchir à certaines intuitions de la pensée homéopathique : interdépendance, régulation, totalité, émergence et adaptation.
Mais une analogie possède une limite fondamentale : elle rapproche deux descriptions sans démontrer qu'elles décrivent le même mécanisme.
Dire qu'un organisme est un système complexe ne permet pas, à lui seul, de conclure qu'un remède homéopathique agit comme un stimulus informationnel capable de réorganiser ce système.
De la même manière, l'existence de phénomènes de sensibilité aux conditions initiales, de synchronisation ou d'auto-organisation dans certains systèmes physiques et biologiques ne constitue pas une démonstration du fonctionnement des hautes dilutions.
La complexité peut donc fournir un cadre de questionnement. Elle ne doit pas devenir un argument d'autorité permettant de transformer une hypothèse homéopathique en fait scientifique établi.
Repenser le symptôme dans une dynamique globale
Cette perspective permet néanmoins de revenir à une question essentielle pour la pratique homéopathique : que représente un symptôme lorsqu'il est replacé dans l'ensemble de l'observation ?
Dans une démarche de répertorisation, la valeur d'un symptôme ne dépend pas seulement de son existence isolée. Sa précision, son caractère inhabituel, ses modalités et ses relations avec les autres éléments du cas peuvent contribuer à déterminer sa place dans la totalité symptomatique.
Le travail consiste alors moins à additionner mécaniquement des symptômes qu'à rechercher une cohérence dans l'ensemble observé.
Cette manière de travailler peut trouver un écho intéressant dans une conception systémique du vivant, sans qu'il soit nécessaire d'affirmer que les deux approches reposent sur les mêmes fondements scientifiques.
Entre doctrine, recherche et modèles contemporains
L'intérêt d'une réflexion sur les systèmes complexes n'est donc peut-être pas de chercher à prouver l'homéopathie par la science contemporaine.
Il peut être plus fécond de distinguer trois niveaux.
- La doctrine homéopathique, qui possède son propre vocabulaire, son histoire et ses principes, notamment la similitude, l'individualisation et la totalité symptomatique.
- La recherche expérimentale, qui étudie notamment les effets de très faibles doses et tente d'identifier des mécanismes biologiques possibles.
- Les modèles contemporains de la complexité, qui offrent des outils pour penser les interactions, l'émergence et les dynamiques globales du vivant.
Ces trois niveaux peuvent dialoguer, mais ils ne doivent pas être confondus.
C'est précisément cette distinction qui permet de conserver une réflexion ouverte sans transformer une hypothèse en certitude.
Une autre manière de penser la totalité du vivant
Les systèmes complexes invitent à considérer le vivant comme un ensemble dynamique, relationnel et continuellement en interaction avec son environnement. La pensée homéopathique, de son côté, accorde depuis ses origines une importance particulière à l'individualisation et à l'observation de la totalité.
Le rapprochement entre ces deux univers peut donc être intellectuellement fécond, à condition de rester conscient de leurs différences.
Les travaux sur les ultra-faibles doses d'aspirine, notamment ceux de Doutremepuich et de ses collaborateurs, constituent à cet égard un exemple expérimental qui mérite d'être connu et discuté. Ils rapportent des effets biologiques associés à des doses extrêmement faibles dans différents modèles, mais ne suffisent pas à résoudre la question du mécanisme des préparations homéopathiques.
La question demeure donc ouverte : comment comprendre les phénomènes biologiques lorsque l'effet observé ne peut être décrit uniquement par une relation simple entre quantité de matière et réponse du système ?
C'est peut-être là que la rencontre entre pensée homéopathique, observation expérimentale et théorie de la complexité devient la plus intéressante : non pas comme une preuve définitive, mais comme un espace de recherche, de confrontation des modèles et de réflexion sur la manière dont nous comprenons le vivant.
Sources et références
- Doutremepuich C., de Seze O., Anne M. C., Hariveau E., Quilichini R. Platelet aggregation on whole blood after administration of ultra low dosage acetylsalicylic acid in healthy volunteers. Thrombosis Research. 1987;47(3):373-377. PubMed.
- Doutremepuich C., Pailley D., Anne M. C., de Sèze O., Paccalin J., Quilichini R. Template bleeding time after ingestion of ultra low dosages of acetyl salicylic acid in healthy subjects. Preliminary study. Thrombosis Research. 1987;48(4):501-504. PubMed.
- Doutremepuich C., Aguejouf O., Pintigny D., Sertillanges M. N., de Sèze O. Thrombogenic properties of ultra-low-dose of acetylsalicylic acid in a vessel model of laser-induced thrombus formation. Thrombosis Research. 1994;76(2):225-229. PubMed.
- Doutremepuich C., Aguejouf O., Desplat V., Eizayaga F. X., Belon P. Reverse effect of aspirin: is the prothrombotic effect after aspirin discontinuation mediated by cyclooxygenase 2 inhibition? Thrombosis Research. 2008. PubMed.
- Eizayaga F. X., Belon P., Desplat V., Aguejouf O., Doutremepuich C. Effects of Ultra-Low-Dose Aspirin in Thrombosis and Haemorrhage. Homeopathy. 2019;108(3):158-168. PubMed.
- Hahnemann S. Organon de l'art de guérir, 6e édition. Référence fondamentale pour l'étude de la doctrine homéopathique, notamment concernant la force vitale, l'individualisation et la totalité des symptômes.